jeudi 13 février 2020

Comment se souvenir ?


ROMAN ETRANGER


La mémoire des camps de la mort et de la Shoah peut-elle être transmise aux jeunes générations, et comment ? C’est la question essentielle qui court en arrière-plan du puissant roman de l’auteur israélien Yishaï Sarid.

A l’heure où des études montrent qu’un nombre croissant et inquiétant de jeunes français — mais le constat vaut sûrement pour bien d’autres pays — ne savent pas ce qu’est la Shoah, le nouveau roman de Yishaï Sarid se penche sur cette question de la transmission et de la mémoire. Son narrateur y est confronté au quotidien : historien, il est devenu, un peu malgré lui, l’accompagnateur des lycéens israéliens qui vont visiter Auschwitz et autres camps de la mort. Il s’efforce de leur raconter, avec la plus grande précision historique et scientifique, les processus d’extermination, il tente d’intéresser ces jeunes en leur faisant rencontrer des survivants, et se heurte à une forme d’indifférence, de distance qui le désespèrent, à des réactions qui le dépassent. On comprend tout cela (le nationalisme porté par ces voyages organisés, la fascination de certains adolescents pour les bourreaux plus que pour les victimes, la marchandisation du “tourisme mémoriel”…) et beaucoup d’autres choses à la lecture de la lettre que le narrateur envoie au président de l’Institut Yad Vashem, l’institut international de la mémoire de la Shoah. C’est cette lettre, poignante, terrible, inquiétante, qui forme le corps du roman perturbant et à l’évidence nécessaire de Yishaï Sarid. Avocat et écrivain, celui-ci est l’auteur de deux autres romans très remarqués, Le Poète de Gaza et Le Troisième Temple, mais Le Monstre de la mémoire est sans aucun doute le plus remarquable tant il brasse des questions cruciales aujourd’hui. Il le fait avec une puissance d’écriture qui ne faiblit pas une seconde au fil des 160 pages de ce texte aussi ramassé qu’intense.

Yishaï Sarid, Le Monstre de la mémoire, éd. Actes Sud, 18,50 €.

lundi 3 février 2020

La fille des marais


ROMAN ETRANGER


Premier roman phénomène, Là où chantent les écrevisses fait plus que mériter son succès mondial, tant on vibre et s’émeut à suivre le destin de la jeune Kya, cette sauvageonne surnommé la Fille des marais. Haletant et poétique…

Delia Owens n’est pas pour rien zoologiste et biologiste : elle a fait de son premier roman une véritable ode à la nature et aux animaux qui hantent les marais de Caroline du Nord. Plus qu’un décor, la faune et la flore constituent un des personnages centraux de l’histoire de Kya, cette gamine livrée à elle-même qui va devenir une femme libre. Mais il faudra du temps pour cela, et des épreuves, ô combien, et des déceptions, des douleurs, du courage surtout. Là où chantent les écrevisses ne manque de rien de cela, et c’est bien pourquoi ce livre nous tient en haleine jusqu’à son dénouement. Lorsqu’on rencontre Kya au début des années 1950, elle a 6 ans et vit avec sa famille dans une cabane au cœur des marais qui bordent la petite ville ségrégationniste de Barkley Cove. Un beau jour, Ma, sa mère, s’en va pour ne plus revenir. Quelques semaines plus tard, ce sont ses frères et sœurs qui fuient leur père violent. Encore quelques années, et Pa lui-même  disparaît, laissant la petite fille seule au milieu de la nature. Elle ne sait ni lire ni écrire, n’a pour survivre que sa débrouillardise face à l’hostilité des habitants de la région. Seul un garçon, Tate, s’intéresse à elle, devient son ami, lui fait découvrir la poésie, et puis s’en va à son tour… Kya est une sauvageonne, une marginale qui fréquente les Noirs. Lorsqu’un jeune homme est retrouvé mort, on l’accuse du crime… Delia Owens noue ces deux dimensions, humaine et policière, avec brio, et fait de Kya un personnage formidablement attachant, cabossée et intelligente, dure et émouvante. On est vite emporté par la beauté des descriptions de cette nature sauvage, la vitalité de cette héroïne hors normes, et le sens de la tragédie qui donne son souffle à cette histoire. Une fois ouvert, Là où chantent les écrevisses est un de ses romans qui ne se laissent pas refermer avant la dernière ligne !

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses, éd. Seuil, 21,50 €.

lundi 27 janvier 2020

Paradis perdu


ROMAN FRANÇAIS


Deux histoires s’entremêlent dans Rivage de la colère : celle d’un amour fou, et celle des Chagos, un archipel perdu au large de l’île Maurice, dont les habitants ont été chassés au temps de la décolonisation. Une page méconnue du passé récent, revisitée dans un texte sensible, puissant et lyrique.

Personne n’a jamais entendu parler des Chagos, un archipel au large de l’île Maurice, encore moins de Diego Garcia, un des îlots qui le composent. Depuis plus d’un demi-siècle pourtant, ces terres du bout du monde vivent un drame méconnu, un scandale historique qui semble sans fin, toujours en jugement à la Cour internationale de La Haye, et qui est aujourd’hui au cœur de ce Rivage de la colère. En 1967, Maurice accède à l’indépendance. Mais, dans le plus grand secret, le colon britannique a décidé de conserver un chapelet d’îles, les Chagos, afin de les louer à prix d’or aux Etats-Unis qui veulent les transformer en base militaire. Le protocole d’accord stipule que plus personne ne doit vivre là. Les Chagossiens sont déportés de force… C’est dans ce contexte que s’écrit l’histoire d’amour passionnée entre Marie-Pierre, une habitante de Diego Garcia, et Gabriel, un brillant mauricien venu là pour seconder l’administrateur anglais qui prépare l’indépendance… et la suite. Tout sépare les deux amants, tout concourt à rendre leur idylle impossible. Avec une intelligence de chaque ligne, Caroline Laurent tisse les fils de ces deux récits : l’histoire chahutée du paradis perdu des Chagos, et celle, bouleversée, de Marie-Pierre et Gabriel. Deux ans après le très beau texte qu’elle avait co-signé avec Evelyne Pisier, Et soudain la liberté, la jeune romancière confirme l’infinie justesse de son talent, cette attention de tous les instants à ses personnages mêlée au souffle tragique du monde tel qu’il les ballotte. L’écriture n’est pas en reste : gorgée d’informations mais aussi de lyrisme, elle nous emporte de la première à la dernière page. 

Caroline Laurent, Rivage de la colère, éd. Les Escales, 19, 90 €.

lundi 20 janvier 2020

L’éloignement


ROMAN FRANÇAIS


Révélée par La Vie d’une autre en 2007, Frédérique Deghelt n’a cessé depuis, avec La Nonne et le brigand ou Libertango, d’affirmer son talent à explorer l’intime de ses personnages. Elle le fait encore ici, avec ce beau roman autour d’un couple qui s’éloigne. Pour dix jours ? Pour toujours ? 

Dix jours en septembre. Un couple se sépare. Pour elle, c’est le temps d’une méditation. Pour lui, une déflagration. Cette crise intime se déroule alors qu’une autre crise secoue le monde, avec ses répercussions sur la vie de chacun. Car ces dix jours se déroulent entre le 6 et le 16 septembre 2001, alors que des avions se fracassent dans les tours jumelles à New York et que plâne le spectre d’une guerre des civilisations. Lui, Sébastien, est au cœur de l’événement puisque son métier de journaliste l’oblige, heure par heure, à être confronté au réel le plus brûlant. Elle, Hélène, ignore ces événements tragiques puisqu’elle a choisi de faire un stage de méditation intense dans la campagne, avec l’obligation du silence et l’éloignement du monde et de sa fureur. Si elle a décidé de faire cette retraite, c’est pour prendre du recul par rapport à son quotidien, à ce couple qui se délite et qui vient d’être secoué par une violente dispute. Elle est partie sans prévenir, laissant Sébastien désemparé, incapable de comprendre et obligé de s’occuper de leurs deux jeunes jumeaux. Le beau roman de Frédérique Deghelt alterne ainsi ces deux voix, ces deux manière de vivre ce moment étrange de l’éloignement, ces deux façons d’affronter la réalité : en se plongeant en soi et en s’analysant pour Hélène, en regardant le monde et en analysant l’actualité pour Sébastien. La finesse psychologique de l’auteure rejoint la précision de son écriture pour raconter leur désarroi et leurs manières d’y faire face. Un roman d’une grande justesse et intelligence.

Frédérique Deghelt, Sankhara, éd. actes Sud, 21, 80 €.

lundi 23 décembre 2019

Apprendre à grandir


IDEE CADEAU - ALBUM JEUNESSE


Tout au long du mois de décembre, Mille et une Pages vous propose des idées de livres à offrir.

Merveilleux auteur pour les petits, Chris Haughton séduit une nouvelle fois avec ce Pas de panique Petit Crabe, très joli récit initiatique qui invite à affronter ses peurs. A partir de 3 ans.

C’est l’histoire d’un Petit Crabe qui ne connaît pas la mer. Avec Très Grand Crabe, il vit en effet dans un calme étang. Or, ce matin, l’enfant crabe et l’adulte décident de partir à l’aventure : direction l’océan. L’excitation est à son comble, et tout le trajet est une fête. Sauf que lorsqu’il découvre le rivage et les vagues, Petit Crabe a tout à coup peur de se jeter à l’eau. Il va lui falloir du courage pour surmonter cette frayeur et découvrir les joies des bains de mer… Coloré, tendre, plein de charme et d’humour, ce court album pour les petits est une vraie fable initiatique, offrant à ses lecteurs une belle leçon de vie. Car c’est de grandir qu’il est question ici, c’est de transmission entre les adultes et les enfants, c’est d’apprentissage. Poétique et intelligent, Pas de panique Petit Crabe confirme, après Oh non George ! ou Chut, on a un plan, que Chris Haughton est bien un des meilleurs auteurs-illustrateurs jeunesse du moment.

Chris Haughton, Pas de panique Petit Crabe, éd. Thierry Magnier, 14,80 €.

Le poème du monde


IDEE CADEAU - BANDE DESSINEE


Tout au long du mois de décembre, Mille et une Pages vous propose des idées de livres à offrir.

Immense récit, mythe fondateur de la culture indienne surnommé « le poème du monde », Le Mahâbhârata reste très mystérieux pour les occidentaux. Avec cette magistrale BD de plus de 400 pages, Jean-Claude Carrière et Jean-Marie Michaud nous le rendent accessible. Et c’est fabuleux !

Bien malin celui qui serait capable de résumer Le Mahâbhârata, tant ce foisonnant poème épique de plus de 250 000 vers — quinze fois la taille de la Bible ! — défie l’imagination par la multiplicité de ses personnages et de ses intrigues. S’il fallait le faire en une phrase, on dirait que tout s’articule autour des querelles dynastiques opposant les Kauravas et les Pandavas, deux lignées issues des deux fils du conteur de cette épopée, le vieillard Vyasa… Ecrit en sanscrit à partir du IVè siècle avant notre ère, Le Mahâbhârata n’a cessé de s’enrichir durant 700 ans, jusqu’à devenir l’un des textes fondamentaux de la culture indienne, avec ses dieux, ses héros, ses légendes. C’est à ce monument que le grand Jean-Claude Carrière — scénariste, écrivain, conteur… — s’est attaqué depuis plus de trois décennies, afin de le rendre accessible au plus grand nombre en Occident. Cela a commencé par une adaptation théâtrale pour Peter Brook en 1985, c’est ensuite devenu un roman, et c’est maintenant, grâce à sa complicité avec l’illustrateur Jean-Marie Michaud, une bande dessinée à l’ampleur rare puisqu’elle compte 440 pages ! Pour y parvenir, des intrigues secondaires ont été éliminées, des personnages aussi, des transitions ont été simplifiées : bref, il a fallu rendre aussi fluide que possible un récit proliférant. Et c’est une réussite : on plonge facilement dans ce grand fleuve et on se laisse emporter, fascinés, par ces histoires, mais aussi par un dessin imprégné de l’imaginaire et de l’iconographie indiens. Une lecture envoûtante et totalement dépaysante !

Jean-Claude Carrière, Jean-Marie Michaud, Le Mahâbhârata, éd. Hozhoni, 35 €.