vendredi 15 mars 2019

Eaux profondes


ROMAN FRANÇAIS


Une jeune femme remonte le courant de son passé familial dans ce premier roman aussi fluide qu’irrésistible. Au fil des pages, c’est toute l’histoire de Billie, de sa mère, de sa grand-mère qui affleure à la surface…

“Comme l’eau de la rivière, les secrets enfouis se faufilent même dans les creux les plus infimes. Ils vous habitent et habitent vos enfants. Ils dégorgent, reviennent sous une autre forme.” L’eau est essentielle dans le premier roman de Caroline Caugant, elle ne cesse de revenir, de hanter, ricochets de la mémoire, vagues des souvenirs. Tout commence d’ailleurs par une noyade, celle de Louise, là-bas, dans le sud de la France, ce village de V. que Billie a fui l’adolescence terminée. Louise était la mère de Billie, pas revue depuis trois ans, et sa mort, la veille de son anniversaire, alors que Billie est en train de préparer sa prochaine exposition, oblige la jeune trentenaire à remonter le courant de son passé. Le retour à V. sera douloureux, les bords de la rivière reflèteront les drames du passé, et Les Heures solaires s’écrira au rythme de trois femmes (et d’une quatrième, dont le fantôme plâne), trois générations : Billie, Louise, et Adèle, la grand-mère que Billie n’a pas connue et qui a traversé la guerre… Il y a des hommes aussi, un père absent, un amant à la vie double… Caroline Caugant a le don de mêler ces eaux là, de remonter le courant, d’affronter les démons familiaux tapis au fond des flots, et son premier roman, d’une justesse de ton absolue, suit avec grâce les méandres de ces vies, entre amitiés brisées et culpabilité, filiations et héritages, secrets noyés et non-dits jaillissant des eaux noires du passé… Il y a de l’amour dans ce récit, de la violence aussi, des mystères et des surprises dans ce texte dans lequel on plonge sans hésiter. La découverte d’une auteure à suivre.

Caroline Caugant, Les Heures solaires, éd. Stock, 18 €.

jeudi 28 février 2019

Train de vie


EN POCHE


Réédité en poche, ce roman qui a révélé l’Indienne Anita Nair en 2002 n’a rien perdu de sa pertinence ni de son charme. Au centre du récit, une femme, Akhila, décidée à prendre son destin en mains, ce qui n’est pas simple dans la société indienne encore si traditionnelle. Entre voyage en train et rencontres, sa vie va être bouleversée. Et les lecteurs aussi.

Cela ne fait que quelques années que les trains indiens ne disposent plus de compartiments réservés aux femmes. C’est dans l’un d’entre eux que se situe l’essentiel de l’action de ce Compartiment pour dames, irrésistible premier roman de Anita Nair. A bord, Akhila, 45 ans, employée aux impôts, célibataire, mais toujours sous la coupe de sa famille dont elle est la seule ressource. Elle a pris sur un coup de tête un aller-simple pour le sud de l’Inde, manière de se libérer de ce carcan. Au fil du long trajet, elle va se lier avec les autres voyageuses et leur livrer sa vie et ses interrogations, surtout celle-ci : une femme a-t-elle vraiment besoin d'un homme pour être heureuse et épanouie ? Toutes vont lui répondre, et le roman va ainsi alterner, de chapitre en chapitre, la voix d’Akhila et celui de ces femmes, toutes si différentes, et toutes confrontées à leur statut dans un monde dominé par les hommes. On croise donc ces personnages tous très attachants, avec leur histoire singulière qui sert de miroir à celle d’Akhila : il y a Maggie et sa vengeance alimentaire envers un mari tyrannique et séducteur ; Prabha Devi, qui a trouvé dans la natation une manière de se réconcilier avec son corps ; il y a Marikolanthu, qui s’est battue pour échapper à sa condition sociale misérable et à son terrible passé… Séduisant roman polyphonique, Compartiment pour dames célèbre avec empathie les femmes indiennes et leur apprentissage de l’indépendance et de la liberté. Un texte généreux, courageux et touchant, à l’image de ses héroïnes.

Anita Nair, Compartiment pour dames, éd. Le Livre de Poche, 8,20 €.

samedi 16 février 2019

Une drôle de jeunesse…


ROMAN FRANÇAIS


Pour son premier roman, Philippe Joanny nous replonge dans le début des années 1980, une époque qu’il connaît bien : il avait l’âge de son héros, Philippe, pré-adolescent à la découverte de ses désirs au moment où le sida commence à faire ses ravages…

Est-ce un roman autobiographique que ce Comment tout a commencé au titre qui en dit long sur ce qui va se jouer entre ses pages ? Sans doute. Un roman d’apprentissage aussi, ou en tout cas de découverte de soi pour son jeune héros, Philippe, 11 ans lorsque tout commence dans ce petit hôtel situé dans une rue à proximité de la gare de Lyon, à Paris, alors que Giscard est encore président. Ce matin où tout commence, Annick, la mère de Philippe, la propriétaire de l’hôtel de Bourgogne, est jetée par la police dans un panier à salade, arrêtée pour proxénétisme. Elle est libérée quelques heures plus tard, mais c’est un signal pour Philippe : celui de la fin de l’enfance. De la fin de l’innocence aussi. Au fil des mois et des années qui suivent, Philippe va en effet se confronter  à un père qu’il déteste notamment parce que celui-ci est devenu fan de Jean-Marie Le Pen, il va aussi se confronter à son corps qui change, à son désir indicible pour les garçons à un moment historique où le sida fait son apparition, et donc à la peur diffuse qui sera celle de toute une génération, en particulier de jeunes homosexuels… Comment tout a commencé a ainsi beau être un récit très intime, c’est également, à n’en pas douter, le roman d’une jeunesse et, par ricochet, celui d’une époque. Philippe Joanny a trouvé un ton singulier pour raconter cela, sans pathos ni nostalgie, une écriture précise, presque sèche, qui va à l’essentiel et touche toujours juste. Un premier essai romanesque plus que prometteur !

Philippe Joanny, Comment tout a commencé, éd. Grasset, 19 €.

mardi 12 février 2019

Une journée particulière


ROMAN FRANÇAIS


L’Afghanistan est, une nouvelle fois, au cœur du dernier roman d’Atiq Rahimi, ce Porteurs d’eau dans lequel l’auteur de Syngue Sabour entrecroise les destins de deux de ses compatriotes, l’un exilé à Paris, l’autre resté au pays, lors d’une journée particulière. Un roman envoûtant.

Tout commence et tout se noue ce 11 mars 2001 lorsque le monde apprend, horrifié, la destruction des deux bouddhas géants de Bâmiyan par les talibans. Le nouveau livre d’Atiq Rahimi s’ouvre sur ce rappel historique dont la notation, seule sur une page, signale l’importance de cette mémoire d’un pays et d’un peuple que l’intégrisme a voulu — et veut encore — annihiler. Ce moment symbolique flotte en arrière-plan sur l’ensemble des Porteurs d’eau alors que le roman se concentre en apparence sur tout autre chose, deux destins d’Afghans dont l’écrivain entremêle les destins au fil de ses chapitres. D’un côté il y a Tom, en exil à Paris depuis des années, il a abandonné son véritable prénom, Tamim, et cette nuit d’insomnie là, il a décidé de quitter son épouse pour rejoindre la belle Nuria à Amsterdam. De l’autre côté, il y a Yusef, porteur d’eau à Kaboul, qui passe ses nuits au côté de sa belle-sœur, Shirine, sur laquelle il doit veiller depuis le départ de son frère pour la guerre, et pour laquelle il éprouve des sentiments indicibles et violents.     Le roman d’Atiq Rahimi est tout entier concentré dans cette journée où la vie de ses deux protagonistes prend un autre cours. Il s’attarde sur les gestes et actions quotidiens de chacun d’eux, sur ces petits riens qui peu à peu, accumulés, leur révèlent leurs désirs profonds, les exigences de leurs corps, le poids de leur mémoire, le rôle des mots dans les émotions… dans un monde — celui des talibans, éradicateurs de la mémoire et de la culture de leur peuple — qui s’acharne à les nier. Onze ans après son Prix Goncourt pour Syngue Sabour, le franco-afghan Atiq Rahimi revient sur les thèmes qui traversent toute son œuvre : l’exil, le tragique de l’Histoire, l’humanisme, la foi en la culture, l’identité… Cela donne un roman très riche et qui ne cesse de fasciner.

Atiq Rahimi, Les Porteurs d’eau, éd. P.O.L., 19,50 €.

mardi 5 février 2019

On the road again !


ROMAN FRANÇAIS


Rockeur, dessinateur, romancier : Kent, l’ex-leader du mythique groupe Starshooter il y a quarante ans, a de multiples talents qu’il utilise alternativement, passant de la musique à la BD, et de celle-ci au roman avec une déconcertante facilité. C'est l'écrivain qui donne de ses nouvelles en ce début d’année avec ce portrait d’un veuf sans chagrin. Quoique…
On connaît le proverbe : “Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.” Sauf que ce n’est pas du tout ce que ressent Vincent, musicien quinquagénaire à la carrière de seconde zone, lorsqu'il apprend la mort de son épouse, Karen, dans un accident de voiture sur le périphérique parisien. Pas de larmes. Pas de peine. Rien pour lui semble dépeuplé. Comment est-ce possible ? Comment peut-il reprendre illico sa vie sans être affecté par ce drame ? "Il aurait pourtant aimé vaciller de douleur. Peine perdue. Oui, c'était exactement ça, peine perdue, égarée on ne sait où.” Aimait-il encore sa femme, cette artiste de street art reconnue avec laquelle tout le monde s’accordait à dire qu’ils formaient depuis cinq ans un couple parfait ? Avec ses relations, sa réussite, son caractère autoritaire, ne l’avait-elle pas empêché de vivre comme il le souhaite, d’être lui-même ? Le roman de Kent est rempli de ces doutes et de ces interrogations qui rongent Vincent dans les tournées où il accompagne l’idole montante de la chanson, durant lesquelles il se remet à draguer les jeunes femmes et où son âge lui revient en boomerang… C’est sur un air de dépression lente que Kent raconte cette histoire à la fois introspective et quasi policière, avec un surprenant rebondissement final. Peine perdue, qui aurait aussi pu sans doute s’appeler Illusions perdues (mais le titre était déjà pris…), est en tout cas un roman séduisant et à l’écriture musicale (c’est bien le moins vu les parcours de son auteur et de son héros…), qui parle du sentiment amoureux, du monde du spectacle et de l’époque avec une forme dandie de désenchantement. 
Kent, Peine perdue, éd. Le Dilettante, 17 €.

lundi 21 janvier 2019

Indignez-vous !


ROMAN FRANÇAIS


Ce n’est pas à l’actualité que se réfère Eric Vuillard dans sa Guerre des pauvres. Comme à son habitude, le Prix Goncourt 2017 explore l’histoire à sa manière et la fait résonner avec nos temps présents. Après la Révolution ou les débuts du IIIè Reich, c’est à une révolte paysanne du XVIè siècle qu’il s’intéresse. Et c’est passionnant.

Autant dire qu’on n’avait jamais entendu parler du moment historique qui forme le cœur du nouveau et très court roman d’Eric Vuillard. Car si c’est en recréant brillamment les prémices du Reich nazi dans L’Ordre du jour, le roman qui lui valut un très mérité Prix Goncourt en 2017, c’est à un épisode bien plus méconnu et plus lointain de l’histoire allemande qu’il consacre ce nouveau livre. Et c’est tout aussi réussi, le sujet de La Guerre des pauvres faisant intensément écho à l’actualité politique récente en France. En 1525, un jeune théologien exalté, Thomas Müntzer, prend la tête des multiples révoltes qui secouent le petit peuple — paysans, artisans, petits commerçants… — à travers l’Allemagne, la Suisse et l’Alsace. Ces soulèvements spontanés, ces colères désorganisées, contre les puissants et l’ordre social injuste, se cristallisent bientôt dans la figure charismatique de Müntzer, prêcheur protestant au discours théologique radical, tout entier tourné vers les plus pauvres. Avec son lyrisme habituel, la fougue de son écriture, cette façon très singulière de travailler avec ses mots et ses fulgurances la matière historique pour en faire une matière visuelle et vivante, Eric Vuillard donne corps à ce moment d’utopie partagée qui s’achèvera dans le sang et la plus féroce répression. Il parvient, en quelques dizaines de pages à l’incroyable densité, à en faire rejaillir les éclats sur notre époque secouée elle aussi par de semblables tentatives indignées. Un grand petit livre terriblement actuel.

Eric Vuillard, La Guerre des pauvres, éd. Actes Sud, 8,50 €.

lundi 14 janvier 2019

Avec le temps…


ROMAN FRANÇAIS


Sur le trottoir d’en face, un matin, Hannah croit reconnaître sa fille, disparue sept ans plus tôt. Mais était-ce vraiment elle ? Laurence Tardieu signe un très beau roman sur le souvenir, le temps, la maternité, la création, la renaissance…

Apparition. Disparition. Lorette, un beau matin de ses 19 ans, a disparu, elle s’est enfuie, sans laisser ni mots ni traces, juste une fulgurante douleur dans la vie de sa mère Hannah. Et la voilà qui, un autre matin, de ce mois d’avril 2017, réapparaît sur un trottoir, de l’autre côté de la rue. Hannah a à peine le temps de la voir qu’elle est éclipsée par un autobus. Etait-ce elle ? Apparition fugace. Seconde disparition à la suite de laquelle toute la vie d’Hannah, à nouveau, est bouleversée. Reviennent les souvenirs d’avant, celui de la naissance de Lorette et sa difficulté à devenir mère, ceux plus anciens de sa propre enfance et de son père muré dans le silence d’un passé qui ne passait pas, ceux de sa carrière de peintre contrariée par la petite dont elle devait s’occuper, ceux aussi de ce qui suivit la fuite de Lorette, de son incapacité dès lors à créer… C’est une matière très délicate qu’explore Laurence Tardieu dans ce roman aux phrases amples et frémissantes, une matière très intime qu’elle détaille avec cette sensibilité à fleur de mots que ceux qui ont lu ses précédents ouvrages — Puisque rien ne dure, La Confusion des peines ou A la fin le silence — reconnaîtront. Au fil des pages, on comprend que c’est bien le temps qui est au centre de cette histoire : le temps perdu, enfui, le temps qui se rétrécit avec l’âge, le temps des secrets, le temps des larmes et celui de la renaissance. Nous aurons été vivants est un roman lumineux, habité par les fantômes d’une vie, habité par la vie. Un texte très touchant. 

Laurence Tardieu, Nous aurons été vivants, éd. Stock, 19 €.