mardi 11 décembre 2018

Retour à la vie


Littérature étrangère


Sans doute est-ce le plus séduisant OVNI littéraire de cette fin d’année, un récit terriblement touchant et érudit, sans cesse surprenant et infiniment intime : l’histoire d’une femme brisée par le deuil et sauvée par les champignons. Un bijou…

Quelle merveilleuse surprise que ce livre ! Une de celles qui nous rappellent que la littérature se niche parfois dans les ouvrages les plus inattendus. Car franchement, à première vue, qui peut penser qu’un livre intitulé La Femme et les champignons, une histoire de deuil et de retour à la vie est un des textes les plus magnifiques et enthousiasmants du moment ? Pas grand monde sans doute, d’autant qu’on a bien du mal à établir à priori un lien entre le deuil, le retour à la vie et les bolets, cèpes ou autres morilles… Et pourtant, il suffit d’ouvrir le livre de Long Litt Woon pour être cueillis par l’évidence de ce que raconte cette anthropologue malaisienne installée en Norvège : le lien entre les champignons et le deuil, c’est elle, et ce qu’elle raconte, avec précision et justesse, c’est la manière dont elle a été sauvée grâce à la mycologie. Après la mort de son mari, Long Litt Woon se sent partir à la dérive, déboussolée, perdue, en proie à une vive dépression. Pour tenter de reprendre pied dans le réel et retrouver goût à l’existence, elle choisit la plus étonnante des manières : participer à un groupe qui apprend à reconnaître les champignons ! Et ce qui aurait pu sembler saugrenu va se révéler incroyablement salutaire : de balades en forêt en études, de conférences en dégustations, elle va approcher un monde fascinant et inconnu, fait de mots, de textures, de goûts, de couleurs, de rythmes très particuliers. Cette excitation intellectuelle se double d’une excitation de tous les sens au fur et à mesure qu’elle s’approprie cette nouvelle discipline et en devient une véritable spécialiste. Pour elle, c’est une véritable renaissance. Son livre raconte cela, cette manière dont peu à peu la vie et le plaisir reprennent le pas sur la mort et la douleur, sans les effacer mais en les faisant passer au second plan. La grâce de ce livre dans lequel on apprend mille choses passionnantes sur les mille et une sortes de champignons, est aussi de n’être jamais larmoyant ou pontifiant. Bien au contraire ! L’écriture de Long Litt Woon pétille d’humour, et ses champignons ont le goût du bonheur retrouvé.

Long Litt Woon, La Femme et les champignons, une histoire de deuil et de retour à la vie, éd. Gaïa, 22 €.

dimanche 9 décembre 2018

Enquête en terre sauvage


Polar


Après avoir entraîné ses nombreux lecteurs en Mongolie avec sa trilogie autour du policier Yeruldelgger, et après un détour par le Brésil pour Mato Grosso, l’écrivain voyageur Ian Manook situe sa dernière enquête en Islande. On y retrouve son sens des paysages et des décors, son art du suspense imparable, et son goût pour les personnages hauts en couleurs. Une nouvelle réussite…

On pense embarquer pour un road-trip familial en Islande sur les traces du passé, mais bien entendu chez l’auteur de Yeruldelgger, les choses ne vont pas se passer ainsi. Et ce voyage à deux qui aurait dû sceller les trouvailles entre Soulniz et sa fille adolescente, Rebecca, va se transformer en enquête haletante lorsque la jeune fille est enlevée, et que la vengeance semble en être le mobile. Vengeance de quoi ? De qui ? Quel est ce passé qui rattrape Soulniz quarante ans après son premier séjour dans cette île où il n’aurait sans doute pas dû revenir, et dont maintenant les fantômes se rappellent à son mauvais souvenir ? Ce sera au policier Kornelius de le déterminer, entre deux conquêtes féminines et deux chants du folklore local qu’il entonne de sa voix stupéfiante… Comme à son habitude, Ian Manook tisse magistralement son intrigue où se mêlent, en plus de l’investigation, plongée très réaliste dans les difficultés du pays qu’il étudie — ici, en particulier, les conséquences de la faillite financière de l’île suite à la crise de 2008, et la façon dont l’Islande a rebondit en faisant le pari du numérique —, accents fantastiques liés aux légendes locales (les trolls), et formidable capacité à donner corps aux paysages qu’il décrit. Manook s’en donne à cœur-joie dans ce roman, où fjords, volcans, champs de lave, glaciers et landes sont magnifiés par sa plume souvent poétique lorsqu’il s’agit de les évoquer. Bien plus que des décors de l’action, ils constituent des personnages à part entière, sauvages et indomptés, aussi fascinants et complexes que Soulniz, Kornelius Ida, ou la très rebelle Rebecca. Avec ce Heimaey très réussi, Ian Manook confirme qu’il est bien le maître incontesté du polar voyageur. Vivement la prochaine destination !

Ian Manook, Heimaey, éd. Albin Michel, 22 €.

jeudi 6 décembre 2018

Derrière la façade


Roman français


Doublement primé (prix FNAC et Renaudot des Lycéens), plébiscité par les lecteurs qui se l’arrachent, le premier roman de la jeune belge Adeline Dieudonné mérite tous ces éloges. Sombre et addictif, on se perd avec un mélange de frissons et de délices dans cette histoire de famille presque normale…

C’est une maison banale d’une zone pavillonnaire comme il y en a tant. C’est une famille normale, un père, une mère et deux enfants. Ça pourrait être une chronique du quotidien, de la routine, de l’ennui. Ça l’est d’ailleurs d’une certaine manière. Mais très vite ce n’est plus cela, et Adeline Dieudonné excelle à nous faire ressentir la faille qui s’agrandit dans la banalité des jours et des vies ordinaires, cette fente par laquelle s’immiscent, derrière la façade, la violence, l’horreur et le fantastique. Entre les deux, laquelle est la vraie vie dont nous parle le titre de ce premier roman assez extraordinaire, la vraie vie de la jeune narratrice dont on ne connaîtra pas le prénom et qui doit se débrouiller pour grandir — puisqu’on la suit, avec ses transformations, de se 10 à ses 15 ans — dans ce contexte où la banalité n’est qu’apparences. Et c’est bien cela le plus terrible. La maison recèle une drôle de pièce surnommée la chambre des cadavres, où le père entasse, empaillés, ses trophées de chasse, une de ses rares passions avec la télé et le whisky, et cette passion va générer une des scènes les plus hallucinantes du livre. La famille a beau se réunir le soir pour le dîner, elle n’est qu’une coquille vide, avec la mère soumise, éteinte, nulle en cuisine, battue régulièrement par son mari, méprisée par sa fille qui parle d’elle comme d’une “amibe”. Quant aux terrains des jeux d’enfants, ce sont les carcasses de voitures entassées à la décharge. Bref, rien n’est normal, sauf sans doute le sourire de Gilles, le petit frère de l’héroïne, qu’elle aime plus que tout et tente de protéger. Ce sourire qu’elle tente de faire renaître après qu’un terrible accident au stand du glacier l’aie fait disparaître et aie transformé son frère en inquiétant inconnu… Il y a beaucoup d’autres choses dans La Vraie vie (la tentative de créer une machine à remonter le temps, les désirs émergents de la jeune fille pour le voisin dont elle garde les enfants…), et surtout un ton qui nous tient en haleine d’un bout à l’autre. Au fil de sa plume, Adeline Dieudonné sait nous faire frémir, nous émouvoir, nous surprendre sans cesse. On en redemande !

Adeline Dieudonné, La Vraie vie, éd. de l’Iconoclaste, 17 €.

dimanche 25 novembre 2018

Le monde à hauteur d'arbres

Roman étranger


C’est un roman monde que nous offre, une fois encore, Richard Powers avec cet Arbre monde aux ramifications infinies. Car si la nature est au centre de ce livre foisonnant, ce sont bien les hommes  et leur rapport avec cette nature qui sont au cœur de la passionnante réflexion de l’auteur.

Depuis Trois fermiers s’en vont au bal, on le sait. L’œuvre romanesque de Richard Powers est aussi magistrale que complexe, et chacun de ses romans — Le temps où nous chantions, Orfeo, Gains, La Chambre aux échos… — est une sacrée expérience de lecteur. Car un livre de Powers nous immerge à chaque fois dans un univers spécifique, dans un monde précisément exploré par un écrivain défricheur et visionnaire, créant  chaque fois des structures narratives nouvelles, d’une densité exceptionnelle. Bref, lire Richard Powers n’est certes pas de tout repos, mais c’est toujours fascinant, tant il est un maître dans la façon de nouer des strates de récit, et plus encore de raconter des histoires. C’est encore ici le cas, avec ce roman touffu aux personnages nombreux — neuf principaux ! — et aux ramifications presque infinies, avec la crise environnementale en toile de fond. Construit en quatre parties (intitulées Racines, Tronc, Cimes et Graines) nous fait découvrir les parcours des divers protagonistes et ce qui les amène à la prise de conscience et à l'action en faveur des arbres. Il y a Nicolas, artiste dépressif, Neelay, génial inventeur paraplégique de jeux vidéos, Olivia, étudiante ayant frôlé la mort, Adam, le psychologue, Douglas, vétéran de guerre, Patricia, garde-forestière sourde, Ray et Dorothy, les amoureux… Powers scrute chacune de ces vies, les met en réseau, les fait interagir de multiples manières avec la nature et les arbres, leur mystère, leurs modes secrets de communication. Peu à peu, les neuf héros cheminent vers ce qui leur semble la seule façon de défendre ce qui est menacé, et qui sera, après des complots et des affrontements avec la police, et cela sera ce qu'on pourrait nommer "l'éco-terrorisme". D'un bout à l'autre, L'Arbre monde parle de nous, de notre monde, dont il nous décrit et explique les beautés menacées : car Richard Powers, dans ce roman passionnant et puissant, se révèle aussi un formidable vulgarisateur botanique ! Très brillant.

Richard Powers, L’Arbre monde, éd. Cherche-Midi, 22 €.

samedi 17 novembre 2018

Shakespeare, Thatcher et Sex Pistols !

Roman français


Justement récompensé par le Prix Interallié, le nouveau roman de l'auteur des Evaporés et de Il était une ville, nous entraîne, à la suite d'une jeune apprentie actrice, dans l'Angleterre de la fin des années 1970, lorsque les grèves se multiplient et que Margaret Thatcher s'apprête à prendre le pouvoir…

Cela fait plusieurs années que Thomas B. Reverdy flirte avec le Prix Goncourt sans réussir à le remporter, décrochant toutefois d'autres prix d'importance (prix des Libraires il y a deux ans, Interallié cette année…) qui disent à quel point sa voix est de celles qui comptent dans la littérature française contemporaine. Il le confirme avec cet Hiver du mécontentement qui convoque tout à la fois Shakespeare, Margaret Thatcher et les Sex Pistols pour raconter une époque, les années 1978-79 en Grande-Bretagne, qui n'est pas sans faire écho avec la nôtre. Il y est question de Candice, 20 ans, coursière à vélo pour payer ses cours de théâtre. Elle travaille, au sein d'une troupe entièrement féminine, le Richard III de Shakespeare, cette pièce qui est, selon sa metteuse en scène, "une tragédie sur la conquête du pouvoir, la séduction diabolique, la corruption et le mal", et dont les premiers mots donnent son titre à ce roman. Candice croise parfois dans le théâtre où elle répète, la cheffe de l'opposition conservatrice à un gouvernement travailliste en pleine déliquescence, incapable de saisir l'ampleur de la colère qui gagne le pays et le paralyse à coup de grèves, cette Margaret Thatcher qui sera bientôt la Dame de Fer qui brisera les syndicats, et qui vient là prendre des cours de diction. Thomas B. Reverdy entremêle ainsi, avec le théâtre toujours en arrière-fond, le quotidien de Candice et l'histoire de son pays, ce moment où l'ultra-libéralisme s'apprête à déferler sur le monde, les tissant au fil de chapitres aux intitulés des tubes du rock british de cette période musicalement féconde. Les Clash, Joy Division, The Cure, les Sex Pistols… sont ainsi convoqués, donnant un rythme formidable à ce récit puissant et riche qui réussit, qui plus est, à ne pas être totalement désespéré grâce à l'énergie de cette jeunesse qu'incarne Candice. 

Thomas B. Reverdy, L'Hiver du mécontentement, éd. Flammarion, 18 €.

mercredi 14 novembre 2018

Réécoutez l'émission Focus autour des Boréales


Mercredi 7 novembre, la librairie a participé à l'émission Focus sur la radio Avranches FM. Réécoutez le podcast  !

Il y a été question de deux festivals : 
- Les Boréales, festival littéraire se déroulant dans toute la Normandie auquel s'associe comme chaque année la librairie Mille et une Pages
- La Tête Ailleurs, festival cinématographique organisé à Avranches par Ciné-parlant autour du cinéma scandinave.

Une émission avec Sylvain Lambert, Martine Szafranski, Patricia Dajezack et Myriam Leroy.

Vous pouvez la réécouter ici, en cliquant sur le lien ci-dessous !






mercredi 31 octobre 2018

Autoportrait

Roman français


Depuis ses débuts, Nina Bouraoui ne cesse de tisser ses livres avec les fils de sa vie. C'est violent et c'est doux. Surtout dans ce beau dernier roman au titre emprunté à Aristote.

On ne sait pas assez sans doute à quel point Nina Bouraoui est une romancière précieuse. Car si son premier roman, La Voyeuse interdite, a reçu le prix du Livre Inter en 1991, et si Mes mauvaises pensées a été couronné du Renaudot en 2005, son œuvre touffue et très personnelle reste méconnue par rapport à tant d'autres auteurs qui n'ont pas son talent. Utilisant depuis ses premiers pas d'écrivain sa vie comme matériau littéraire, Nina Bouraoui ne l'a peut-être jamais fait de manière aussi forte et sensible qu'avec son dernier livre, ce Tous les hommes désirent naturellement savoir qui fait figure d'autobiographie sous forme de fragments et dans laquelle elle se dévoile comme rarement, d'une certaine manière apaisée, ayant enfin noué ensemble les fils de son passé, de son identité et de son désir. Nina Bouraoui circule à travers sa vie, de son enfance dans cette Algérie douloureusement quittée à 14 ans, jusqu'à ce Kat parisien, fameuse boîte lesbienne où elle se découvre et s'émancipe au fil de ses rencontres. Nina Bouraoui circule entre les lieux, les époques, croisant les sensations, les souvenirs, ressuscitant les femmes de sa vie, sa mère au premier chef, mais aussi les hommes, souvent brutaux. Il y a des musiques aussi, des emportements, de la tendresse, des amours déçues, des secrets, de l'apprentissage, il y a le monde et ses soubresauts jamais très loin. Il y a les mots surtout, car ce roman est une ode à l'écriture qui délivre, qui révèle, qui ouvre des portes. Tous les hommes désirent naturellement savoir est un beau roman sur la langue, celle dont un écrivain, Nina Bouraoui, fait la chair de son œuvre.

Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir, éd. JC Lattès, 19 €.