jeudi 21 juin 2018

Le poids du passé

Essai


A la mort de son père, un ouvrier dont il n'avait jamais été proche, le philosophe Didier Eribon choisit d'affronter dans ce livre la honte sociale qui a toujours été la sienne. Une auto-analyse d'une intelligence rarement égalée…

Tous ceux qui sont bouleversés à la lecture des livres d'Edouard Louis — que ce soit En finir avec Eddy Bellegueule ou le récent Qui a tué mon père (chroniqué sur ce blog) — trouveront chez Didier Eribon l'une des sources majeures du travail et de la démarche du jeune écrivain. Car avec Retour à Reims, publié il y a neuf ans, Eribon, sur un ton sans doute plus apaisé, avec la distance de la réflexion philosophique apportée à la relecture de son passé, s'attaquait déjà aux mêmes sujets : l'héritage familial et surtout social pour quelqu'un qui, à toute force, à cherché à y échapper, à s'en défaire, à l'oublier et à le gommer, afin de devenir un autre et d'entrer dans un autre milieu. Fils d'un ouvier et d'une femme de ménage, Didier Eribon s'est construit loin de ce monde, en devenant journaliste d'abord, en fréquentant des intellectuels — au premier rang desquels Michel Foucault et Pierre Bourdieu —, puis en devenant le spécialiste français des questions liées au genre et à l'identité sexuelle, publiant au fil des années de nombreux essais consacrés à l'homosexualité. La mort de ce père jamais aimé force, presque malgré lui, Eribon à s'interroger sur son parcours : pourquoi, alors qu'il n'a jamais eu de problème à réfléchir et écrire sur "la honte sexuelle" constituée par son homosexualité n'avait-il jamais eu l'envie ni la capacité d'écrire sur sa "honte sociale" d'intellectuel brillant d'être un enfant de pauvres ? Tout le livre, en questionnant les figures du père, de la mère et du frère de l'auteur, en remontant dans le passé, en explorant ses propres contradictions (sa défense politique du prolétariat et son rejet parallèle de son passé familial prolétaire), résonne comme un acte de réconciliation avec une part de lui-même longtemps reniée. Un livre majeur, à la fois très abordable et porteur de pistes de réfléxion essentielles.

Didier Eribon, Retour à Reims, éd. Champs, 8,20 €.

jeudi 14 juin 2018

Décolonisation

Roman étranger


Fresque majeure et méconnue de la littérature mondiale le Buru Quartet de l'écrivain indonésien Pramoedya Ananta Toer est peu à peu traduite en France par les éditions Zulma. En voici le troisième époustouflant volume, dont le héros, Minke, s'affranchit peu à peu de la domination coloniale…

Dissipons un doute : on peut sans problème se plonger dans les 660 pages de Une empreinte sur la terre sans avoir lu les deux précédents volumes du Buru Quartet déjà parus chez Zulma, Le Monde des hommes et Enfant de toutes les nations — en attendant, à l'automne la sortie du dernier, La Maison de verre. On peut. Mais cette œuvre foisonnante, à la fois impressionnante par ce qu'elle explore (l'histoire d'un pays sur plusieurs décennies, de la colonisation néerlandaise à la dictature de Suharto) et très abordable dans la manière dont elle le fait, à travers quelques destins individuels très attachants (à l'image de Minke, son héros), mérite qu'on s'y immerge sans retenue. Dans ce tome, Minke abandonne sa ville de province pour la capitale de ce qui s'appelle encore les Indes néerlandaises, et laisse son ambition journalistique pour intégrer la Stovia, la seule école de médecine ouverte à l'élite indigène, même s'il doit s'y présentier pieds nus et en tenue traditionnelle. En faisant cela, il veut apprendre à soigner son peuple. Ce qu'il va découvrir, c'est qu'il faut en fait apprendre à s'affranchir de la domination européenne : il va s'y employer, notamment en revenant à ses premières amours et en créant un journal… Une empreinte sur la terre est ainsi une forme de roman initiatique, de grand récit émancipateur, à la fois individuel et collectif, où l'écriture, la prise de pouvoir sur l'utilisation de sa langue s'affirme comme un outil essentiel pour transformer le monde. Mort en 2006 après avoir passé de nombreuses années en prison sous différents régimes, Pramoedya Ananta Toer a signé avec Buru Quartet une œuvre essentielle et avec Une empreinte sur la terre un livre majestueux !

Pramoedya Ananta Toer, Une empreinte sur la terre, éd. Zulma, 24,50 €.

mardi 12 juin 2018

L'âge de (dé)raison

Roman étranger


Avec ce cinquième roman, l'Américaine Claire Messud se penche sur une amitié d'enfance qui se brise sur l'adolescence. Porté par ses deux jeunes héroïnes, La fille qui brûle est un livre mystérieux, envoûtant, intrigant…

Il y a Cassie et Julia. La blonde et la brune. La gamine sauvage et sans père et la fille sage d'une famille unie. Elles vivent à Royston, petite ville du Massachusetts, et elles sont inséparables. Presque sœurs depuis la maternelle. Un été, les deux amies s'aventurent dans la forêt à l'écart de la bourgade, là où se niche un ancien hôpital psychiatrique désaffecté, qui devient le théâtre de leurs jeux, de leurs fantaisies, de leurs rires et de leurs peurs. Cela pourrait toujours, mais tout cela s'arrête. Cet été idyllique marque le début de la fin de leur relation, la fin de l'enfance, le sas de l'adolescence avant l'entrée dans le monde adulte. A la rentrée, Cassie s'éloigne, se transforme, préfère d'autres filles et les garçons, se perd… C'est Julia qui raconte, à quelques années d'écart, cette histoire, et qui essaie de décrypter la déroute de cette relation qu'elle avait pensée "à la vie à la mort". Claire Messud évoque avec une sorte de tendresse cruelle cet âge des sentiments extrêmes, des corps qui changent et qui empêtrent, des désirs qui jaillissent, des pensées les plus folles, des risques les plus insensés, des désillusions les plus violentes, des dangers multiples… Elle en fait un livre plein de mystères et de secrets qui tranche avec la masse des romans sur l'adolescence et des récits d'apprentissage. Découverte avec Les Enfants de l'empereur et La Femme d'en haut, Claire Messud fait partie des voix féminines les plus séduisantes de la littérature américaine contemporaine, à l'instar d'une Laura Kasischke avec laquelle la comparaison n'est pas vaine. Laissez-vous emporter par la flamme de cette Fille qui brûle !

Claire Messud, La fille qui brûle, éd. Gallimard, 20 €.

jeudi 31 mai 2018

Les jours d'après

Roman étranger


Roman posthume et œuvre majeure d'un des plus grands romanciers juifs, Des jours d'une stupéfiante clarté est le récit d'un retour à la vie pour un jeune homme sorti des camps de la mort. Une livre qui ne s'oublie pas.

Aharon Applefeld est mort en janvier dernier. Il avait 85 ans, et son roman le plus connu s'intitulait Histoire de ma vie, Prix Médicis étranger en 2004. Sans être tout à fait l'histoire de sa vie, Des jours d'une stupéfiante clarté, son dernier livre paru en France de manière posthume, lui fait néanmoins fortement écho, et cela le rend encore plus bouleversant. Car Aharon Applefeld, comme Théo, son héros, a connu, tout jeune, les camps. Comme lui il a survécu et a dû se reconstruire après avoir tout perdu. Des jours d'une stupéfiante clarté (quel titre magnifique pour dire l'éblouissement du retour à la vie) raconte cela, ce moment où Théo, un beau jour, découvre que les gardiens du camp ont disparu, fuyant l'approche de l'Armée rouge. Il décide de faire seul la longue route du retour, de la Pologne à sa petite ville d'Autriche, en marchant, histoire de réapprendre à vivre, redécouvrir la beauté du monde, de redonner un sens à ces jours d'après. Ce récit est pour Applefeld l'occasion de décrire merveilleusement les paysages traversés par Théo, de dresser les portraits sensibles de celles et ceux qu'il croise en chemin, de faire resurgir les souvenirs de la mère si belle et si fantasque du jeune homme et de son libraire de père… Cela pourrait être écrasant, cela pourrait être insoutenable, cela pourrait être sans illusions. En dépit de la dureté de certaines pages, en dépit des souffrances multiples que l'on partage avec Théo, ce n'est jamais cela. Ecrivain de la mémoire, Aharon Applefeld, est aussi avec cet ultime livre magnifique, un grand écrivain de l'espoir.

Aharon Applefeld, Des jours d'une stupéfiante clarté, éd. L'Olivier, 20,50 €.

mercredi 23 mai 2018

Au nom du père, du fils…

Roman français


Dans son premier roman coup de poing, En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis réglait ses comptes avec sa famille. Quatre ans plus tard, apaisé, il signe un texte tout aussi poignant dans lequel il se réconcilie avec son père…

Ce n'est pas une question. Sur la couverture du nouveau livre d'Edouard Louis, c'est une affirmation. Et quand on a lu ces très denses 90 pages à la fois tendres et rageuses, on peut même dire que c'est une accusation. Qui a tué mon père désigne au fil des pages les coupables de la déchéance physique et de la maladie, si jeune, de ce père à peine quinquagénaire qui a depuis longtemps sombré dans l'alcool : la misère dans laquelle les pauvres sont maintenus, la violence écoomique et sociale qui brise les êtres, les politiques qui ne se préoccupent des conséquences de leurs décisions sur les plus fragiles. En dénonçant ainsi, en énonçant avec colère non seulement ce qui a brisé son père, mais ce qui a aussi contribué à creuser un fossé entre eux — l'absence d'éducation du père face au désir d'apprendre du fils, la glorification par le père d'une masculinité qui ne supportait pas l'homosexualité du fils, etc. —, Edouard Louis essaie de se réconcilier avec cette part de sa vie qu'il avait tant voulu évacuer. Après avoir règlé ses comptes avec ses parents dans En finir avec Eddy Bellegueule, c'est de manière apaisée vis-à-vis d'eux, et surtout de son géniteur, qu'il revient ici sur ce passé, se remémorant des souvenirs de tendresse partagée, des mots d'amour à peine masqués, une certaine fierté du père face à la différence de ce drôle de fils, si incongru dans son monde. Aussi bref qu'intense, Qui a tué mon père est le prolongement d'Eddy Bellegueule tout en étant presque son contraire. Mais les deux livres ont ceci en commun : ils sont tous deux terriblement poignants !

Edouard Louis, Qui a tué mon père, éd. Seuil, 12 €.

jeudi 17 mai 2018

Une petite fille dans la grande guerre

Roman français


Alors qu'on n'en finit pas de commémorer la Première Guerre mondiale et ses atrocités, Aïssa Lacheb signe avec Emilie un roman fulgurant autour d'une figure de petite fille, seule survivante au milieu des décombres d'un village en 1917…

Emilie a 10 ans lorsque la guerre qui gronde depuis déjà trois longues années la rattrape. En ce jour de 1917, alors que l'armée française s'apprête à tenter de reprendre aux Allemands le mont Cornillet, en Champagne, le petit village de Nauroy, sur la ligne de front, est évacué. Mais un obus cette nuit-là tue ceux qui n'étaient pas encore partis, dont la famille d'Emilie. Elle est la seule survivante au milieu des ruines… Né dans cette région dévastée par les combats, où on croise encore des villages fantômes, Aïssa Lacheb en connaît bien l'histoire. Pourtant, son court et dense roman n'est jamais alourdi par cette connaissance et par la documentation que l'auteur a visiblement consultée : il s'en est au contraire imprégné pour faire ressentir le climat de ces temps terribles où les soldats allemands dans leurs tranchées côtoyaient les tombes creusées à la va-vite pour les soldats français, où la désolation était palpable de tous les côtés, où l'humanité se réfugiait là où on ne l'aurait peut-être pas attendue. Dans Emilie, c'est du côté des ennemis que la gamine trouve les moyens de manger, de tenir, ce sont deux militaires allemands qui la veillent, qui tentent tant bien que mal de l'aider alors même qu'ils ne parlent pas la même langue. Ces deux rescapés sont autant qu'Emilie les héros de ce roman rare, au style aussi fort que dépouillé.

Aïssa Lacheb, Emilie, éd. Diable Vauvert, 15 €.

samedi 12 mai 2018

Femme debout

Roman français


Historienne ayant connu un succès fulgurant avec ses Femmes de dictateurs, Diane Ducret s'essaie à un autre exercice avec ce roman très autobiographique, où la comédie côtoie sans cesse la gravité…

Avec La meilleure façon de marcher est celle du flamant rose, c'est un peu comme si Diane Ducret s'était placée face à son miroir pour écrire. D'ailleurs, l'étrange prénom de son héroïne, Enaid, n'est-il pas le reflet inversé du sien, Diane ? A partir de là, tout fait sens dans ce portrait d'une femme à qui la vie ne mégote pas les coups et qui, pourtant, se tient debout. Et tant pis si c'est à la manière fragile, vacillante, bancale d'un flamant... Voici donc Enaid, 33 ans, au passé et au présent chaotique : le roman débute par la rupture de sa récente liaison, et se poursuit par le retour en pleine figure d'une enfance douloureuse. Sa mère lui apprend par téléphone qu'elle  est atteinte d'un cancer généralisé : la réapparition de cette femme qu'elle n'a jamais revue depuis ses 3 ans, lorsqu'elle a été jugée inapte à l'élever, ramène Enaid sur les traces de sa jeunesse pleine de plaies et de bosses, de ces parents adoptifs qui se sont révélés ses grands-parents naturels, de cet avortement à 15 ans, de ses études compliquées, de ses amours difficiles… Habituée aux biographies depuis ses fameuses Femmes de dictateurs, l'historienne Diane Ducret raconte cette vie à priori peu drôle avec beaucoup de drôlerie et d'humour. Cette distance, cette autodérision, cette façon de tirer du positif de toutes ses mésaventures est une des forces de ce livre au charme indéniable et qui fait du bien.

Diane Ducret, La meilleure façon de marcher est celle du flamant rose, éd. Flammarion, 19,90 €.