mercredi 29 juillet 2020

Plus jamais ça !

POLAR


Ingrid, Birgitta, Victoria : les trois héroïnes du nouveau Camilla Läckberg ont décidé de ne plus être des victimes et de se venger des hommes qui ont détruit leurs vies. La reine du polar nordique nous embarque dans un récit aussi court que percutant…

En pointe depuis des années dans le combat féministe dans son pays, la Suède, Camilla Läckberg se fait à nouveau la voix de toutes celles qui ont décidé de ne plus subir. Elle le fait sur le mode où elle excelle et qui lui a apporté une gloire internationale : le polar. Femmes sans merci tisse ainsi, avec une redoutable efficacité, l’histoire de trois femmes qui ont décidé de ne plus subir, et qui vont unir leurs forces pour se débarrasser des hommes qui les ont brisées. L’habileté de l’intrigue échafaudée par Camilla Läckberg, c’est de ne jamais faire se rencontrer ces trois femmes : c’est grâce à un forum internet dédié aux femmes victimes de violences qu’elles font connaissance, découvrent ce que les autres subissent de la part de leurs maris, et comprennent qu’il leur faut agir en brouillant les pistes… Difficile d’en dire plus sans dévoiler l’un des ressorts de cette histoire implacable qu’on dévore en quelques heures. Pourtant, derrière la mécanique criminelle qui tient en haleine, c’est bien dans la description de l’enfer vécu par ses personnages féminins et qui les pousse à la vengeance qu’excelle l’auteure : Ingrid, la brillante journaliste qui a tout sacrifié à un homme qui la trompe avec une plus jeune ; Victoria, la jolie Russe qui, pour fuir son pays, a épousé un Suédois rencontré sur internet, qui la traite comme une esclave domestique et sexuelle ; et Birgitta, l’institutrice qui se découvre trop tard un cancer du sein, car elle refusait de montrer à un médecin son corps couvert des ecchymoses infligées par son époux violent. C’est en révolte contre ces situations dont l’actualité ne cesse de dire à quel point elles sont omniprésentes dans nos sociétés et rendues enfin visibles par le mouvement #metoo, que Camilla Läckberg a écrit ce roman aussi radical qu’un uppercut. 

Camilla Läckberg, Femmes sans merci, éd. Actes Sud, 14,90 €.

mercredi 22 juillet 2020

Au bout de la route…

ROMAN JEUNESSE


Comment continuer à vivre quand on a 17 ans et qu’on vient de perdre ses parents ? En traçant sa route répond Emjie, la jeune héroïne de ce nouveau et lumineux roman de Guillaume Nail dont on appréciera, dès 14 ans, l’énergie qui permet de surmonter la douleur.

Lorsque ses parents meurent subitement dans un accident, la vie d’Emjie s’effondre. Malgré son oncle qui la recueille, malgré Nitsa, sa si amusante e et si attentionnée meilleure amie, malgré l’affection dont on l’entoure, elle ne supporte pas qu’on l’appelle l’orpheline. Lorsqu’elle tombe sur un reportage sur les paysages majestueux de l’Aubrac, elle sait qu’elle doit partir. « Aubrac = oubli = bonheur. Comme un flash. » Alors, sac sur le dos, seule, elle quitte son Alsace natale et prend la route… Si la tristesse initiale ne disparaît pas comme par enchantement, ce voyage et les nombreuses rencontres souvent pittoresques que fait Emjie (une vieille dame muette, un groupe de scouts, un passeur-dealer, une pharmacienne…), vont aider l’adolescente à retrouver le goût du bonheur. Guillaume Nail, dont on vous avait déjà recommandé ici le précédent roman jeunesse, Qui veut la peau de Barack et Angela?, réussit à nouveau son coup. Grâce à une écriture énergique, il nous entraîne sans jamais nous perdre au fil des détours de l’escapade d’Emjie, et de ses émotions en perpétuels chambardements. C’est drôle, juste, touchant, tendre, plein de surprises et d’espoir. Un roman qui, comme son héroïne, trace sa route à toute allure et qui a tout pour plaire aux ados.
Guillaume Nail, Tracer, éd. du Rouergue, 13,50 €.

vendredi 3 juillet 2020

Le long chemin vers l’espoir

ROMAN ETRANGER


C’est sans doute son travail comme bénévole dans des camps de migrants à Athènes qui a donné à la Britannique Christy Lefteri la matière de ce roman à la fois bouleversant et plein d’espoirs dans lequel elle suit un couple de Syriens au cours d’un périple dont Londres sera l’aboutissement…

Au départ, il y a le bonheur. Une famille à Alep à laquelle tout semble réussir. Lui, Nuri, voit prospérer son activité d’apiculteur ; elle, Afra, commence à connaître le succès en tant que peintre. Ils ont un fils, Sami, la prunelle de leurs yeux. Mais les nuages noirs s’accumulent, la guerre se rapproche. Le cousin et associé de Nuri part pour Londres, bientôt rejoint par son épouse. Nuri et Afra attendent. Un jour, il est trop tard : Sami meurt dans une explosion, Afra devient aveugle. La route sera longue vers l’Angleterre, l’attente dans les camps, les papiers qui n’arrivent pas… et puis toutes ces tragédies croisées, celles d’hommes et de femmes qui se noient, qui sont la proie de passeurs sans scrupules, toutes ces morts sur leur chemin… Christy Lefteri raconte tout cela qu’elle a côtoyé de près, elle incarne ces vies brisées, ces drames, ces espoirs plus forts que tout. Son roman est bruissant de cette réalité qu’elle nous rend palpable, humaine, qu’elle nous fait appréhender avec un souci du détail assez bouleversante. Il n’y a pas de généralités ici, comme dans les reportages, juste des cas individuels et singuliers aussi complexes que touchants. Avec sa composition qui navigue entre présent et souvenirs, où le dernier mot de chaque chapitre s’élance vers le suivant, L’Apiculteur d’Alep n’a rien d’un roman doloriste, même si la douleur traverse toutes ses pages : c’est au contraire un livre tourné vers l’avenir, vers la reconstruction, vers l’espoir en l’amour (celui, incroyable, de Nuri pour son épouse) et la foi en l’humanité. Magnifique.

Christy Lefteri, L’Apiculteur d’Alep, éd. Seuil, 20 €.

lundi 29 juin 2020

Ballade irlandaise

ROMAN ETRANGER


Veuve depuis peu, Martha se rend dans une région d’Irlande qui fut chère à son mari et où elle n’a plus remis les pieds depuis une éternité… La Britannique Sue Hubbard signe avec Le Chant de la pluie un beau roman de voyage, intérieur et géographique.

L’Irlande, ses paysages, sa beauté et sa rudesse, ses habitants aussi, à la fois attachés à leur terre et désireux de profiter des perspectives du tourisme, sont au cœur de ce premier roman traduit en français de Sue Hubbard. La romancière, qui est aussi une poétesse reconnue en Grande-Bretagne, nourrit ainsi son texte d’une multitude de détails et de descriptions magnifiques de cette nature verte et désolée, de son climat soumis aux vents et aux pluies, de l’histoire de ce comté de Kerry, face aux rochers des îles Skellig où, des siècles en arrière, des moines ont vécu dans l’isolement. Martha, l’héroïne de ce texte envoûtant, est une Anglaise qui revient là après vingt ans d’absence. Jadis, il y a eu un drame qui l’ont tenue éloignée. Ce n’était pas le cas de son mari qui n’a cessé de faire le voyage pour écrire dans la maison qu’ils y possèdent. Mais voilà : Brendan est mort, et Martha a hérité. Alors elle est de retour, pour mettre de l’ordre, pour se confronter à ce présent sans lui. Et pour affronter le passé… L’écriture de Sue Hubbard avance à petits pas, comme son personnage qui évolue de manière insensible tout au long des pages, au fil des rencontres comme des promenades. Le Chant de la pluie est le récit d’une très progressive reconstruction, d’un deuil qui se fait. Ce qui est très beau ici, c’est la manière dont Sue Hubbard conjugue les contraires : la description pudique des sentiments qui traversent Martha, et le lyrisme des paysages qu’elle arpente, la permanence de la culture irlandaise et la façon dont elle est bousculée par la modernité liée au développement parfois menaçant du tourisme. Difficile de ne pas se laisser porter par le charme de l’écriture de la romancière, qui sait aussi bien nous émouvoir que nous faire voyager.

Sue Hubbard, Le Chant de la pluie, éd. Mercure de France, 23,80 €.

mardi 23 juin 2020

De main de maître

THRILLER


Maître incontesté du thriller judiciaire grâce à des best sellers comme La Firme ou L’Idéaliste, John Grisham signe un de ses livres les plus puissants avec cette Sentence qui se déroule en 1946 et débute par un crime inexpliqué. Il y est question des horreurs de la guerre, de ségrégation raciale, de la peine de mort…

« Je n’ai rien à dire ». L’homme qui déclare cela, Pete Banning, fermier respecté revenu en héros de la Seconde Guerre mondiale et fervent croyant, vient de tuer un homme, son ami, le révérend Dexter Bell. On est au tout début du nouveau roman de John Grisham, et il faudra attendre 500 pages haletantes pour comprendre ce geste et le silence de celui qui s’en est rendu coupable et est passible de la chaise électrique. Autant dire que le suspense lié à ce mystère est mené avec maestria, et qu’il est impossible de lâcher ce gros volume avant la révélation finale que je défie quiconque de réussir à anticiper. Mais si La Sentence est un livre addictif et puissant, ce n’est pas seulement parce que Grisham y fait preuve, une fois de plus, de son art à tenir son lecteur en haleine. C’est aussi parce qu’au fil des trois parties du récit, l’auteur nous y raconte le sud américain, ce Mississippi de 1946 où règne encore la ségrégation raciale la plus radicale dont la récente affaire George Floyd est, à sa manière, l’héritière. Il y décrit aussi, de façon aussi crue qu’imparable, les horreurs inouïes de la guerre du Pacifique, et en particulier de la bataille de Bataan, et les conséquences qu’elles ont eu sur les survivants. Il y met en scène avec beaucoup de réalisme une petite communauté apparemment paisible, une famille à priori unie, mais l’un et l’autre rongées par les secrets. Le crime de Pete Banning est la conjonction de tout cela. Comment ? Pourquoi ? On en a la révélation en tournant la dernière page de ce thriller glaçant et magistral.

John Grisham, La Sentence, éd. JCLattès, 22,90 €.

vendredi 19 juin 2020

Le vrai du faux

ROMAN FRANÇAIS


C’est à une enquête qui le ramène sur les lieux de son adolescence que se livre le héros du nouveau roman de Fabrice Humbert, l’auteur de L’Origine de la violence. Mais la vérité est insaisissable à l’époque des fake news et des réseaux sociaux… Un formidable roman noir doublé d’une vertigineuse réflexion sur l’identité.

Il le reconnaît et il ne le reconnaît pas. Lorsqu’il découvre, sur l’écran géant de Times Square, le visage d’Ethan Shaw, c’est un choc pour Adam Vollmann, journaliste au très respectable New Yorker. Car si c’est bien le bel Ethan dont la photo s’affiche, comment faire le lien entre le garçon brillant dont il fut jadis l’ami secrètement amoureux, et l’homme accusé du viol et du meurtre d’une jeune mexicaine, là bas, à Drysden, cette ville perdue au fin fond de l’Amérique où ils ont grandi tous deux ? Comme il est persuadé que cela ne peut pas être vrai, Adam décide de mener l’enquête et de retourner là où tout a commencé, là où Ethan, la star de son lycée, l’a défendu jadis… Sur ces prémices de polar, Fabrice Humbert embarque ses lecteurs dans une formidable réflexion sur la valeur relative de la vérité à l’époque des fake news, sur la prééminence des apparences sur la réalité. Comme pour Adam, il devient difficile au fil des pages de faire le tri entre les faits et les mensonges : tout semble à double fond, chacun semble être à la fois soi et un autre. Roman paranoïaque sur une Amérique que la présidence Trump a portée à incandescence, Le monde n’existe pas est un vertigineux et passionnant thriller où fiction et réalité, présent et traces du passé s’enchevêtrent avec brio. Un livre qu'on ne lâche pas !

Fabrice Humbert, Le monde n’existe pas, éd. Gallimard, 19 €.

mercredi 10 juin 2020

Portrait de famille

ROMAN FRANÇAIS


Quatre ans après Chanson douce et son Prix Goncourt, Leïla Slimani revient au roman avec ce premier volume d’une trilogie en revisitant l’histoire de ses grands-parents, elle Alsacienne et lui Marocain, pris dans le grand vent de l’histoire…

C’est à une saga que s’attaque avec audace et passion Leïla Slimani avec ce premier volume d’une trilogie dont l’ambition est de couvrir plus de soixante-dix ans d’histoire, la grande et la petite mêlées. Sous-titré La guerre, la guerre, la guerre, ce tome inaugural commence en temps de guerre, en 1944, lorsque que Mathilde, une jeune alsacienne, tombe amoureuse d’un soldat marocain de l’armée française, Amine. Ils se marient, quittent la métropole et s’installent à Meknès, où ils vont tenter de cultiver une terre aride… Pour dessiner Mathilde et Amine, Leïla Slimani s’est inspirée de ses grands-parents et de ce que leur couple hors normes a dû traverser comme difficultés, comme incompréhensions, comme hostilité. Isolement, sentiment d’être une étrangère, révolte contre la place assignée aux femmes dans la société marocaine traditionnelle… : Mathilde a bien du mal à trouver sa place, et la naissance de ses deux enfants n’y change rien… La dizaine d’années que couvre cette première partie articule sans cesse, avec beaucoup de brio et de fougue, l’histoire de ces deux êtres et celle des soubresauts d’une société aux prises avec une époque coloniale qui touche à sa fin, et les portraits contrastés qu’elle dresse des colons sont parmi les plus réussis de ce livre bourré de personnages riches et attachants. L’écriture fluide et rapide de Leïla Slimani nous entraîne à leur suite, impatients qu’on est déjà de les retrouver, eux et leurs descendants, dans les volumes à venir.

Leïla Slimani, Le Pays des autres : la guerre, la guerre, la guerre, éd. Gallimard, 20 €.