mercredi 12 septembre 2018

Injustice sociale

Roman français


C'est dans le monde cruel de la mondialisation que nous précipite Pascal Manoukian avec ce nouveau roman. Au centre, une famille d'ouvriers de l'Oise dont la mère perd son emploi tandis que leur fille s'apprête à passer le bac. Histoire sociale mais aussi histoire d'amour et de filiation, Le Paradoxe d'Anderson prend aux tripes.

C'est un livre cruel. Et c'est surtout un livre cruellement de notre temps, un livre cruellement nécessaire tant Pascal Manoukian, longtemps journaliste et photographe, a su saisir dans ce roman l'essence même de la réalité sociale à laquelle chacun, avec plus ou moins de violence, est confronté. Christophe et Aline, eux, se prennent la mondialisation en plein visage, sans l'avoir vu venir. Ouvrière dans une textile d'un village de l'Oise, elle découvre un beau jour qu'une partie de la production est délocalisée et que son poste est supprimé. Au même moment, les menaces qui pèsent sur la manufacture de bouteilles où travaille Christophe provoque une grève dure. L'argent ne rentre plus, alors que les crédits courent toujours, et qu'il faut payer les études de Léa, la fille dont ils sont si fiers et qui s'apprête à passer son bac économique et social… Alors ils font comme si, inventent des subterfuges, se débattent pour éviter le déclassement social pendant que la gamine révise l'histoire du monde ouvrier et de ses combats… Le Paradoxe d'Anderson — ce paradoxe qui dit que l'acquisition d'un diplôme supérieur à celui de son père ne garantit pas une position sociale plus élevée — est bien sûr un roman politique, ô combien, qui parle de l'industrie qui déserte, des petites villes qui perdent leurs services publics et leurs commerces, des gens qui n'ont plus rien à se raccrocher dans un monde où tout va si vite et où tout leur échappe. Mais c'est aussi, et peut-être surtout, un roman profondément humain, qui parle de l'amour d'un couple, de l'amour pour les enfants, de solidarité. Pascal Manoukian lie tout cela avec une langue pleine de verve et de tendresse pour ses personnages. On n'est pas prêt de les oublier.

Pascal Manoukian, Le Paradoxe d'Anderson, éd. Seuil, 19 €.

samedi 8 septembre 2018

Une mère à la dérive

Roman français


Une mère, un enfant. Une mère seule avec son enfant de 2 ans. Un tête à tête merveilleux mais parfois étouffant, dont elle cherche un instant à s'évader… Avec ce roman à la fois empathique et glaçant, Carole Fives dresse un magnifique portrait du désarroi quotidien.

Tenir jusqu'à l'aube. Derrière ce titre qui résonne comme un programme se cache un des romans les plus forts de cette rentrée, une histoire à la fois quotidienne et universelle, quelque chose qui pourrait être une tragédie intime porté par une écriture aussi légère que lucide, l'histoire d'une femme au bord de la rupture. Elle n'a pas de nom, plus de mec, plus beaucoup d'argent, un métier (graphiste) qu'elle n'a pas le temps de bien faire, presque plus de relations sociales. Elle a un enfant, un fils de 2 ans, qui occupe toute la place, qui l'accapare. Pas de place en crèche pour lui, pas de nounou faute de moyens. Elle doit être là. Tout le temps. Elle l'aime. Mais par moments, elle n'en peut plus de ce huis clos. Elle cherche du réconfort, du soutient. La famille ? Les amis ? Les forums internet ? On ne la plaint pas. On lui fait vite comprendre qu'elle est une mauvaise mère de vouloir s'échapper à cette relation fusionnelle. Elle culpabilise. Elle cherche des échappatoires. Alors, la nuit, elle s'absente un instant, elle sort fumer une cigarette, elle marche quelques minutes. Et tout va bien. Elle recommence, elle étire un peu plus le temps… Tenir jusqu'à l'aube… Carole Fives nous entraîne à sa suite, nous fait partager ses états d'âme, ses peurs, son amour, ses colères. Elle nous fait vibrer avec elle, trembler pour elle. Tenir jusqu'à l'aube est un roman terrible sans doute, mais terriblement empathique aussi par la grâce de l'écriture tout en subtilité, exempte de tout pathos, de la jeune romancière découverte avec C'est dimanche et je n'y suis pour rien et Une femme au téléphone.

Carole Fives, Tenir jusqu'à l'aube, éd. Gallimard, 17 €.

mercredi 29 août 2018

L'art du faux

Roman français


Quatre ans après le magnifique Réparer les vivants, Maylis de Kerangal dresse dans Un monde à portée de main le riche portrait d'une jeune femme, de son apprentissage de l'art du trompe-l'œil à sa reconstitution des peintures de la grotte de Lascaux… Une nouvelle merveille.

Livre après livre, Maylis de Kerangal ne cesse détonner et d'épater en s'immergeant — et nous avec — dans les milieux et surtout les métiers les plus divers, jusqu'à en reproduire de manière presque obsessionnelle dans son écriture les codes, les gestes, et surtout le vocabulaire. Après l'ingénierie des ponts-et-chaussées dans Naissance d'un pont et la médecine des greffes d'organes dans Réparer les vivants, c'est à un art méprisé, presque un artisanat, qu'elle s'intéresse ici : cette peinture de décors comme on dit, qui est en fait l'art du faux-semblant, celui de créer des trompe-l'œil. Si la romancière sait nous passionner pour ces activités souvent techniques et complexes, c'est parce qu'elle possède l'incroyable aptitude, par ses mots si précis et ses phrases si travaillées, à nous faire ressentir de façon charnelle ces métiers, à nous impliquer dans leurs enjeux, leurs exigences, leurs difficultés par la grâce de personnages infiniment humains et bouleversants. Car Maylis de Kerangal est aussi une portraitiste hors-pair, qui sait faire exister de la manière la plus vibrante ses héros et surtout, en tout cas dans Un monde à portée de main, ses héroïnes. Celle de ce dernier roman s'appelle Paula Kast, et le livre la suit dans son parcours initiatique : d'abord l'école d'art bruxelloise où elle apprend dans la douleur à reproduire les plus infimes nuances des bois et marbres, puis ses chantiers, de plus en plus importants, qui la mènent jusqu'à Cinecitta et aux décors du film Habemus Papam de Nanni Moretti. Il y en aura d'autres jusqu'à cet aboutissement qui est aussi un retour aux sources de l'art même, cette grotte de Lascaux dans laquelle elle se glisse… Précise à l'extrême, visuelle, l'écriture de Maylis de Kerangal correspond magnifiquement à l'art minutieux de cette Paula dont chaque coup de pinceau révèle un pan de vie. Un livre superbe.

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de main, éd. Verticales, 20 €.

dimanche 5 août 2018

Début d'une trilogie

Polar


Comment faire lorsque le seul témoin d'un horrible crime est la petite fille de la victime, et qu'elle se terre dans le silence ? Sur ces prémices glaçants, l'Islandaise Yrsa Sigurdardottir bâttit un roman policier très noir et qui tient en haleine jusqu'à son étonnant finale…

La nouvelle reine du polar nordique, celle qui a détrôné Camilla Lackberg, Arnaldur Indridasson et tous leurs rivaux, est donc Islandaise. ADN impose en effet Yrsa Sigurdardottir au premier rang d'un genre qui semble inépuisable, d'autant que ce roman extrêmement réussi et noir semble être le premier d'une trilogie. On ne saurait s'en plaindre, tant les ingrédients qui le composent sont excellents, à commencer par son duo central qui s'associe pour mener l'enquête, Huldar, un flic un peu sur la touche, et Freya, une psychologue pour enfants : de ces deux-là, aussi attachants que cabossés par la vie, on peut dire que leur liaison passée ne facilite pas vraiment leurs relations professionnelles. C'est pourtant eux qui doivent faire parler la petite Margret qui a assisté, cachée sous un lit, à la torture et à la mort de sa mère. D'atant que ce crime n'est que le premier d'une série atroce où les appareils ménagers se révèlent moins inoffensifs que d'habitude… Cette intrigue aux multiples rebondissements est un autre atout de ce roman mené à toute allure, qui s'intéresse à des sujets graves — l'enfance abandonnée, l'hérédité, la vengeance —, en créant des liens très habiles entre passé et présent : la première scène se situe en effet en 1987, et il faudra attendre la surprise finale pour nouer les fils. D'une efficacité redoutable, ADN est un polar hautement addictif dont on attend maintenant avec impatience les suites…

Yrsa Sigurdardottir, ADN, éd. Actes Sud, 23 €.


lundi 30 juillet 2018

Les mystères de New York

Polar


Un jeune flic tout juste débarqué dans le New York de 1942 est chargé d'enquêter sur un meurtre auquel la Mafia et des sympathisants nazis semblent mêlés… Erudit et passionnant, pas étonnant que ce roman ait été désigné par le New York Times comme le meilleur policier de l'année !

Comme tout bon roman policier, L'Ecrivain public ne se contente pas de dérouler une enquête, aussi complexe et pleine de surprises soit-elle — et dieu sait que celle de ce polar, qui commence par la découverte au bord de l'Hudson River d'un cadavre anonyme et visiblement torturé, l'est ! La réussite du livre de Dan Fesperman tient tout autant à sa façon de nouer cette intrigue qu'à la manière dont le jeune auteur parvient à faire découvrir à son lecteur un contexte à la fois familier — le New York des mois qui suivent l'entrée en guerre des Etats-Unis — et peu connu — le quartier allemand de la ville, où se côtoient émigrés juifs et allemands pro-nazis —, le tout sur fond de corruption policière et d'influence mafieuse. A cela, qui suffirait à faire de L'Ecrivain public un polar sortant déjà du lot, s'ajoute l'indéniable talent de Fesperman à créer des personnages assez exceptionnels, au premier rang desquels Woodrow Cain, son enquêteur parachuté dans cette histoire après un scandale dans sa petite ville du Sud, et celui qui donne son titre à ce livre, ce Maximilian Danziger, mystérieux juif dont le métier d'écrivain public fait le receleur d'innombrables secrets, et qui va devenir son allié. Et il va en avoir besoin pour s'orienter dans ce marigot… On pourrait craindre qu'à force de multiplier les pistes et les registres, Dan Fesperman ne s'égare et n'égare ses lecteurs. Or, ce n'est jamais le cas, bien au contraire : tout est parfaitement agencé et chaque niveau enrichit l'autre, donnant à ce livre une ampleur assez incroyable. Un grand polar, et plus encore !

Dan Fesperman, L'Ecrivain public, éd. Cherche-Midi, 21 €.

lundi 23 juillet 2018

Face à la mer

Roman français


La mer, puissante et déchaînée, est au centre de ce roman qui nous entraîne avec force jusqu'en Nouvelle-Zélande, à la suite d'un Français échoué-là et qui va partager le quotidien de pêcheurs Maoris… Un texte saisissant de David Fauquemberg, l'auteur du magistral Nullarbor.

Il n'a pas de nom. Juste le Français, comme il sera nommé d'un bout à l'autre de ce roman dont il est le héros. Il n'a pas vraiment de passé non plus, du moins n'en saurons-nous pas grand-chose. Mais un beau jour, au terme de 1 000 kilomètres de marche au cours desquels il a traversé  l'île, il débarque à Bluff Harbour, le port le plus au sud de Nouvelle-Zélande, en pleine tempête. Et c'est ici que commence le roman de David Fauquemberg. Difficile de ne pas voir dans ces prémisses des échos du premier et magnifique livre du romancier, ce Nullarbor couronné en 2007 du Prix Nicolas Bouvier, et qui errait à la suite de son personnage dans la grande plaine désertique australienne. L'un des moments les plus époustouflants de Nullarbor était une anthologique scène de pêche. Et Bluff à son tour offre des pages inoubliables à la pêche. A peine arrivé, le Français est en effet embauché comme saisonnier par Rongo Walker, vieux pêcheur de langoustes qui s'apprête à affronter l'hiver austral pous installer ses casiers en compagnie de Tamatoa, un géant polynésien. Bluff conte l'aventure extrême de ces trois hommes dans une nature hostile, restituée avec une rare puissance d'écriture. Au fil du récit, resurgit aussi l'ancestrale culture de pêche des Maoris, ainsi que des portraits de marins quasi légendaires. Monter à bord de Bluff, c'est s'embarquer pour une navigation au long-cours, à la rencontre d'hommes forts et fragiles à la fois, d'hommes courageux et blessés, cabossés et solidaires. Un très grand roman, qui convoque les ombres de Conrad, Melville ou Jack London.

David Fauquemberg, Bluff, éd. Stock, 20 €.

mercredi 11 juillet 2018

Amour monstre

Roman étranger


Encensé par la critique américaine et française, My absolute darling mérite tous les éloges. Signé d'un inconnu dont c'est le premier roman, il nous plonge dans le monde terrible de la jeune Turtle, seule face à l'amour monstre de son père… Attention, chef-d'œuvre absolu !

On ne lit pas un roman comme celui-ci tous les jours. Et on ne ressort pas tous les jours marqué par un roman comme par celui-là. Il y a de l'exceptionnel dans My absolute darling, une puissance qui terrasse le lecteur, qui le happe, qui le laisse pantois. K.O. Il voudrait parfois s'en arracher, tant certaines scènes sont terribles, mais c'est impossible : le premier roman de Gabriel Tallent est irrésistible. Tout contribue à cette réussite, tant la virtuosité de l'écriture qui jongle avec les registres, que la richesse de la construction ; tant le personnage fascinant de cette Turtle dont on découvre peu à peu la complexité, que l'intensité d'une histoire noire et lumineuse à la fois, celle d'un enfermement et d'une libération. De quoi est-il question ? D'une gamine de 14 ans vivant seule avec son père dans une cahute délabrée du nord de la Californie. De la mère, pas de trace. Le père occupe toute la place, survivaliste obsédé par ces armes dont il appris le maniement à sa fille, le père bourreau quotidien qui la maintient à l'écart du monde et dans un état de soumission dont elle ne s'échappe qu'en marchant dans la forêt, le père qui insulte sa fille et lui dit dans la même phrase qu'elle est son "amour absolu", le père abusif, incestueux, totalitaire… Le père. Le monstre ? Et elle, Julia, Turtle, Croquette, pour qui il n'y a pas d'autre horizon, pas d'autre amour que lui, pas d'autre façon de vivre que celle qu'il lui a inculquée. Jusqu'au moment où, en aidant deux adolescents égarés dans les bois, elle va apprendre qu'une autre existence est possible… Vous n'oublierez pas Turtle. Vous n'oublierez pas la délicatesse et la violence de l'art de Gabriel Tallent. Et vous n'oublierez pas le nom de cet auteur époustouflant de talent. Une découverte. Un choc.

Gabriel Tallent, My absolute darling, éd. Gallmeister, 24,40 €.