mercredi 17 octobre 2018

La folie et la guerre

Roman français


La Grande Guerre ne cesse d'inspirer des œuvres puissantes aux romanciers. Nouvelle preuve avec ce formidable et terrible Frère d'âme qui nous fait rencontrer deux tirailleurs sénégalais dans les tranchées…

Pour son second roman, David Diop saisit immédiatement son lecteur à la gorge. La première page n'en est pas achevée en effet que Mademba Diop, un tirailleur sénégalais, l'ami d'enfance et le presque frère d'Alfa Ndiaye avec lequel il partage les tranchées, tombe, blessé à mort par une baïonnette qui l'a éventré. Il supplie Alfa d'abréger son interminable agonie, mais celui-ci ne peut s'y résoudre. La mort est proche pour Mademba, et pour Alfa, la folie vengeresse guette… C'est un déchaînement de violence, Alfa emporté par l'horreur tue et mutile les soldats ennemis, la vie et la mort ne veulent plus rien dire pour lui, il est coupé du monde réel, enfermé en lui-même. La furie d'Alfa, c'est celle de cette Première Guerre mondiale, cette boucherie sans fin, dont les raisons se sont perdues, où des millions de jeunes hommes sont engloutis, où l'individu est nié et l'humanité oubliée. Alfa est l'un de ces jeunes hommes jetés en pâture aux canons, perdu au milieu des autres et pourtant si singulier, soldat Noir dans une guerre de Blancs, et le court roman de David Diop va faire peu à peu remonter à la surface son passé en Afrique, son amitié avec Mademba… Au-delà de ce qui est raconté dans Frère d'âme, la puissance de ce récit passe par l'écriture obsédante et hallucinée de David Diop pour retracer ces combats, cette amitié fusionnelle, ce destin brisé, pour évoquer aussi la colonisation et ses blessures jamais refermées. Un roman impressionnant.

David Diop, Frère d'âme, éd. Seuil, 17 €.

jeudi 11 octobre 2018

Revivez notre soirée de lectures pour la rentrée littéraire !

Fin août, votre librairie vous proposait d'assister à la présentation des meilleurs titres de la rentrée littéraire, grâce aux lectures d'Elisabeth Abecassis. Avranches FM a consacré deux numéros de Parole et musique, l'émission présentée par Sophie, à cette belle soirée que vous pouvez ainsi vivre ou revivre grâce aux podcasts.


Un grand merci à Sophie et Elisabeth, ainsi qu'à toutes celles et tous ceux qui étaient présents à ce moment convivial, et qui soutiennent Mille et une Pages.

Au programme de ces émissions, des extraits de :

Episode 1 : 
- Chien-loup, de Serge Joncour (Flammarion)
- La Révolte, de Clara Dupond-Monod (Stock)
- Le Malheur du bas, de Inès Bayard (Albin-Michel)
- Pleurer des rivières, de Alain Jaspard (Héloïse d'Ormesson)
- L'arbre-monde, de Richard Powers (Cherche-Midi)

https://soundcloud.com/adiovranches/pm-rentree-litt-2018-1

Episode 2 :
- Une nuit avec Jean Seberg, de Marie Charrel (Fleuve éditions)
- Arcadie, de Emmanuelle Bayamack-Tan (P.O.L.)
- Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal (Verticales)
- Le Paradoxe d'Anderson, de Pascal Manoukian (Seuil)
- La Belle de Casa, de In Koli Jean Bofane (Actes Sud)
- Le Cœur converti, de Stefan Hertmans (Gallimard)

https://soundcloud.com/adiovranches/pm-rentree-litt-2018-2

Vous pouvez également retrouver les chroniques de la plupart de ces livres en parcourant le blog de votre librairie.

Sensualité cubaine

Roman étranger


A travers le portrait très intime d'une adolescente de La Havane, Zoé Valdés signe un roman aussi politique que sensuel sur son pays et la dictature qui n'en finit pas de s'opposer aux rêves de la jeunesse.

Zoé Valdés est une femme libre. Cela fait près d'un quart de siècle qu'elle a pris le chemin de l'exil, quittant Cuba pour s'installer en France et y bâtir une œuvre engagée où se côtoient fictions, poésie et essais, mais aussi articles pour Le Monde, Libération ou d'autres journaux à travers le monde. Toujours, Zoé Valdés dans ses livres revient à Cuba, à sa nostalgie de ce pays perdu, à la dénonciation de cette interminable dictature castriste… C'est encore le cas avec ce Desirée Fe, son dernier roman, qui porte le nom de son héroïne dont on fait la connaissance gamine, lorsqu'elle se rend au catéchisme par amour pour le curé, et qu'on suit jusqu'à l'adolescence, ce temps des premières aventures et relations sexuelles, avec en particulier le bel Otto dont elle est si éprise. L'amour, le désir, le corps (les corps !), la sexualité sont au centre du récit bouillonnant de Zoé Valdés, et paraissent autant de pieds-de-nez adressés au régime et à sa morale corsetée. Roman infiniment sensuel, Desirée Fe se révèle en effet incroyablement politique tant, au fil des pages, on comprend que le plaisir sexuel est une des rares échappatoires accessibles et sans trop d'entraves dans ce pays où le rationnement est la règle, où la surveillance, la dénonciation sont constantes, où la censure n'est jamais loin. Bourré des odeurs, des couleurs, des rumeurs et de la chaleur de cette Havane que l'auteur n'a jamais oubliée, Desirée Fe est un roman aussi charnel et séduisant que son personnage principal.

Zoé Valdés, Desirée Fe, éd. Arthaud, 19,90 €.

vendredi 5 octobre 2018

Qui a tué la Belle ?

Roman étranger


Sous des allures de nonchalante enquête policière, La Belle de Casa se révèle le foisonnant portrait d'une ville mythique, Casablanca, de ses rues balayées par le Chergui (un vent puissant), de ses habitants pauvres et riches, de ses trafics petits et grands.

La belle Ichrak, celle que tous les hommes désiraient à Casa, est morte. Assassinée. Le premier chapitre du nouveau roman de l'écrivain congolais In Koli Jean Bofane s'ouvre ainsi sur la découverte du cadavre d'Ichrak par Sésé, un clandestin installé depuis peu dans la ville et devenu l'associé de la jeune femme. A peine a-t-il prévenu la police qu'il se transforme en suspect pour le commissaire Daoudi, l'homme chargé de l'enquête alors qu'il détestait la trop libre Ichrak qui avait repoussé ses avances… Le roman avance par flash-backs, se faufilant dans les rues de Casa, et dévoilant peu à peu les personnalités des divers protagonistes. In Koli Jean Bofane a un sacré talent de portraitiste, faisant exister chacun de ses personnages en quelques pages. Sésé le débrouillard, celui qui se fait de l'argent en exploitant sur internet la misère sexuelle, prend une sacrée épaisseur quand se dévoile son passé, son départ du Congo pour fuir la misère à destination de Deauville, et son débarquement à Casa, berné par un passeur sans scrupules. De même Ichrak, dont la beauté et l'assurance ne sont que des masques dans une société machiste où elle doit sans cesse se battre pour s'affirmer tout en s'occupant de sa mère au bord de la démence. La Belle de Casa foisonne ainsi d'hommes et de femmes que l'on apprend à connaître dans leurs contradictions, et que l'auteur de Mathématiques congolaises et de Congo Inc. croque avec verve et précision, tout comme il saisit les tensions sociales et racistes à l'œuvre dans la société marocaine, le poids de la corruption, l'oppression masculine. Tout cela avec une drôlerie cruelle et lucide qui est sa réjouissante marque de fabrique. Et si la recherche du tueur d'Ichrak passe au second plan, c'est à cause de la richesse de ce qui se passe dans ce livre. Un pur bonheur de lecture.

In Koli Jean Bofane, La Belle de Casa, éd. Actes Sud, 19 €.

mercredi 3 octobre 2018

La violence faite aux femmes

Roman français


Un viol et ses conséquences est au cœur de ce premier roman coup de poing signé d'une jeune femme de 26 ans. Une révélation dont on ne ressort pas indemne.

On sait, dès les premières lignes, dès les premières pages, du Malheur du bas, qu'on est face à la découverte d'un auteur à la voix aussi singulière que puissante. Car autant ne pas tourner autour du pot : Inès Bayard, 26 ans, est une véritable révélation dans cette rentrée littéraire touffue. Par le choix de son sujet bien sûr — une jeune femme heureuse est un soir violée par son supérieur hiérarchique et décide de garder cela secret, entraînant de terribles conséquences —, mais surtout par la manière qu'elle a de raconter cette histoire : crument, brutalement, intensément, sans faux semblants ni peur des mots. Alors on est secoué au fil des pages, au fil de ce récit où tout est dit, décrit, décortiqué sur la douleur des corps et des femmes, sur la violence faite aux femmes, sur l'injonction qu'on leur fait de subir en silence. On le sait dès l'entame du roman, dès ces deux premières pages dans lesquelle Inès Bayard, avec un panache certain, nous livre la conclusion de cette histoire : une scène de crime décrite avec une implacable froideur. La jeune romancière déroule ensuite les mois qui précèdent ce drame dans la vie de Marie. Son mariage heureux. Son travail sans heurts à la banque. Et puis le viol. Et puis le silence. Et puis la haine de son corps et de l'enfant qui grandit dedans. Et puis la solitude, l'incompréhension, la colère face à ce mari qui n'entend pas sa souffrance… Jusqu'à l'explosion. Roman presque insoutenable, Le Malheur du bas est pourtant à la fois un choc salutaire — il est temps d'entendre les femmes ! — et un choc littéraire. Inès Bayard : un écrivain est né !

Inès Bayard, Le Malheur du bas, éd. Albin Michel, 18,50 €.

mercredi 12 septembre 2018

Injustice sociale

Roman français


C'est dans le monde cruel de la mondialisation que nous précipite Pascal Manoukian avec ce nouveau roman. Au centre, une famille d'ouvriers de l'Oise dont la mère perd son emploi tandis que leur fille s'apprête à passer le bac. Histoire sociale mais aussi histoire d'amour et de filiation, Le Paradoxe d'Anderson prend aux tripes.

C'est un livre cruel. Et c'est surtout un livre cruellement de notre temps, un livre cruellement nécessaire tant Pascal Manoukian, longtemps journaliste et photographe, a su saisir dans ce roman l'essence même de la réalité sociale à laquelle chacun, avec plus ou moins de violence, est confronté. Christophe et Aline, eux, se prennent la mondialisation en plein visage, sans l'avoir vu venir. Ouvrière dans une textile d'un village de l'Oise, elle découvre un beau jour qu'une partie de la production est délocalisée et que son poste est supprimé. Au même moment, les menaces qui pèsent sur la manufacture de bouteilles où travaille Christophe provoque une grève dure. L'argent ne rentre plus, alors que les crédits courent toujours, et qu'il faut payer les études de Léa, la fille dont ils sont si fiers et qui s'apprête à passer son bac économique et social… Alors ils font comme si, inventent des subterfuges, se débattent pour éviter le déclassement social pendant que la gamine révise l'histoire du monde ouvrier et de ses combats… Le Paradoxe d'Anderson — ce paradoxe qui dit que l'acquisition d'un diplôme supérieur à celui de son père ne garantit pas une position sociale plus élevée — est bien sûr un roman politique, ô combien, qui parle de l'industrie qui déserte, des petites villes qui perdent leurs services publics et leurs commerces, des gens qui n'ont plus rien à se raccrocher dans un monde où tout va si vite et où tout leur échappe. Mais c'est aussi, et peut-être surtout, un roman profondément humain, qui parle de l'amour d'un couple, de l'amour pour les enfants, de solidarité. Pascal Manoukian lie tout cela avec une langue pleine de verve et de tendresse pour ses personnages. On n'est pas prêt de les oublier.

Pascal Manoukian, Le Paradoxe d'Anderson, éd. Seuil, 19 €.

samedi 8 septembre 2018

Une mère à la dérive

Roman français


Une mère, un enfant. Une mère seule avec son enfant de 2 ans. Un tête à tête merveilleux mais parfois étouffant, dont elle cherche un instant à s'évader… Avec ce roman à la fois empathique et glaçant, Carole Fives dresse un magnifique portrait du désarroi quotidien.

Tenir jusqu'à l'aube. Derrière ce titre qui résonne comme un programme se cache un des romans les plus forts de cette rentrée, une histoire à la fois quotidienne et universelle, quelque chose qui pourrait être une tragédie intime porté par une écriture aussi légère que lucide, l'histoire d'une femme au bord de la rupture. Elle n'a pas de nom, plus de mec, plus beaucoup d'argent, un métier (graphiste) qu'elle n'a pas le temps de bien faire, presque plus de relations sociales. Elle a un enfant, un fils de 2 ans, qui occupe toute la place, qui l'accapare. Pas de place en crèche pour lui, pas de nounou faute de moyens. Elle doit être là. Tout le temps. Elle l'aime. Mais par moments, elle n'en peut plus de ce huis clos. Elle cherche du réconfort, du soutient. La famille ? Les amis ? Les forums internet ? On ne la plaint pas. On lui fait vite comprendre qu'elle est une mauvaise mère de vouloir s'échapper à cette relation fusionnelle. Elle culpabilise. Elle cherche des échappatoires. Alors, la nuit, elle s'absente un instant, elle sort fumer une cigarette, elle marche quelques minutes. Et tout va bien. Elle recommence, elle étire un peu plus le temps… Tenir jusqu'à l'aube… Carole Fives nous entraîne à sa suite, nous fait partager ses états d'âme, ses peurs, son amour, ses colères. Elle nous fait vibrer avec elle, trembler pour elle. Tenir jusqu'à l'aube est un roman terrible sans doute, mais terriblement empathique aussi par la grâce de l'écriture tout en subtilité, exempte de tout pathos, de la jeune romancière découverte avec C'est dimanche et je n'y suis pour rien et Une femme au téléphone.

Carole Fives, Tenir jusqu'à l'aube, éd. Gallimard, 17 €.